Fatima Mazmouz : le corps de la femme comme médium

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Présentée sur le stand de Kulte Gallery and Editions (Rabat, Maroc) lors  de la YIA Young International Art Fair du 20 au 23 octobre au Carreau du Temple, Fatima Mazmouz, qui a longtemps refusé l’étiquette d’artiste féministe, s’exige aujourd’hui d’être une féministe. Rencontre avec cette artiste qui conçoit le corps de la femme comme un médium. Observatrice de l’intérieur des changements de ce corps performatif, elle travaille autour des questions de l’avortement, de la grossesse, du corps pansant, de la langue maternelle, allant jusqu’à traiter de la question de la mère patrie.

 Kulte Gallery & Editions est une plateforme culturelle dédiée à l’art et à la pensée contemporaine.Sa programmation rend compte de la richesse des scènes artistiques du monde arabe et d’Afrique, en alliant réflexion éditoriale et démarche curatoriale critique. Pensée comme un contexte d’échange d’idées et de formes, Kulte est aussi un lieu de rencontre qui favorise les interactions entre les acteurs culturels et le grand public. À travers l’édition de livres d’art aux contenus trilingues (français, anglais et arabe) et à des prix abordables, Kulte contribue à la diffusion et à l’archivage des idées qui instruisent notre époque.

Fatima, peux tu présenter ? Quel est ton parcours ? 

Je suis née en 1974 à Casablanca.  Je vis et travaille entre la France et le Maroc.

Je ne viens pas des arts plastiques, je suis historienne de l’art, j’ai étudié à la Sorbonne.

A un moment donné dans mon parcours, j’ai eu comme une urgence de dire des choses sur la construction de mon identité que l’écriture de l’histoire de l’art ne me permettait pas. J’avais commencé un travail sur l’écriture de l’histoire de l’art dans les pays arabes et j’ai été confrontée à un blocage. Dans ce sens, j’ai dû fabriquer moi-même mes propres images qui ont questionné le thème du corps, de la femme. Je me suis donc appropriée les outils de la recherche appliqués aux images. Comme je n’ai pas reçu un enseignement académique d’une école d’art plastique, cela m’a permis une grande liberté artistique …

Je pixélise les images, je les floute à loisirs … Je produis des images, je les analyse et j’avance dans ma théorie et dans ma réflexion. C’est comme cela que je travaille. Je commence toujours par l’intime pour arriver au politique.

Tu fais partie de l’exposition L’iris de Lucy : la femme africaine à l’honneur  d’abord présentée au Musac à Léon (Espagne) et actuellement au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart. Peux-tu nous expliquer cette aventure ?

Le commissaire Orlando Britto Jinorio avait vu les Super Oum, il m’a sollicité pour présenter ce travail pour l’exposition L’Iris de Lucy.

Ensuite, il a trouvé le travail intéressant et il m’a demandé de présenter une installation des silhouettes Super Oum découpées dans du tissu d’ameublement, pour cette exposition. Il était important pour le commissaire de réunir des artistes femmes africaines avec un propos engagé. Le lieu : le musée-château de Rochechouart interfère énormément sur la sensibilité des œuvres.  C’est vraiment une très belle exposition dans ce magnifique château! On a eu beaucoup de plaisir à travailler ensemble avec les autres artistes.

L’exposition continue son voyage,  elle sera présentée au Centro Atlantico de Arte Moderno de Las Palmas en janvier 2017. On aimerait bien la récupérer au Maroc ensuite … On verra !

DSC_2157.JPGCatalogue présenté sur le stand de Kulte Editions pendant la YIA

Super Oum est un personnage que tu as inventé, une super woman … Peux-tu nous en dire plus sur ce personnage ?

Je suis née avec la génération des séries de télévision … des super héros.

J’ai crée ce personnage : Super Oum (Oum signifie la mère en arabe). Super oum est une mère universelle, c’est une super femme avec en même temps les attributs du masculin, du féminin, c’est une sorte d’hybride qu’impose le corps de la grossesse (rires)… C’est une boxeuse, catcheuse des temps modernes qui assume complètement le fait d’être une surfemme !

Dans la vidéo du même nom, on suit Super Oum dans son quotidien,  dans son univers déjanté où il n’y a pas  de limites entre la réalité et la fiction.

Ce qui est mis en avant avec ce personnage, c’est la notion de la résistance.

 Quel est la réception de ton travail au Maroc ?

 Le problème a été de montrer ce travail de Super Oum au Maroc, j’ai mis trois ans pour parvenir à l’exposer après avoir reçu énormément de refus. La première fois, je l’ai montré à la galerie Fatma Jellal à Casablanca en 2012. La galeriste Fatma Jellal engagée, fut courageuse.  Ensuite, quand j’ai pu enfin le montrer, ce n’était pas évident de le penser en terme de ventes et qu’il puisse rentrer dans les intérieurs marocains, chez des collectionneurs.

Pour faire face à une certaine autocensure (culturelle), j’ai retravaillé une version moins frontale de Super Oum qui est juste une silhouette en ombre chinoise. Le propos est le même et ça n’heurte plus les sensibilités.

On n’est plus dans le corps « pur ». Il y a une meilleure réception comme l’installation des 74 silhouettes présentée aux Abattoirs de Casablanca en 2012.

Tu te mets toujours en scène ?

J’utilise toujours mon propre corps. J’aime travailler sur ce médium qui me permet le lien avec le sensible, le monde.

Es-tu féministe ?

Pendant très longtemps j’ai refusé l’étiquette de féministe, car cela m’agaçait d’être récupérée par un mouvement qui dans les années quatre vingt dix me semblait trop intellectuel et donc loin de mes préoccupations. Je vivais une situation d’urgence quasi de survie intérieure dont je n’avais pas de résonnance. Il y a 20 ans, je ne voulais pas être cataloguée comme féministe. Je me considérais simplement comme une artiste (femme) travaillant avec son corps.

Aujourd’hui la société a changé, elle s’est fortement radicalisée. Je ne peux plus affirmer que je ne suis pas féministe. C’est impossible ! Il y a un vrai combat à mener autour des droits de la femme, autour de mon engagement simple d’être au monde, libre.  C’est pourquoi je  m’affirme comme telle aujourd’hui !

Peux-tu décrire les deux photos présentées ici sur le stand de Kulte ?

DSC_2171.JPGSur le stand de Kulte Gallery and éditions pendant la YIA.

C’est un travail qui date de 2009 dans lequel je conçois le corps de la grossesse comme le  corps de la performance … Quand j’ai fait cette série qui a été la plus frontale et incisive pour moi, et je me souviens très bien face à la caméra m’être dit à moi-même : «  Tu ne peux plus te sauver, … à partir de maintenant ça va changer, … comme un dernier élan pour sortir de cette survie intérieure. »

J’ai recréée ce studio chez moi. Je travaille souvent en studio, la mise en scène est très importante dans ma démarche. La réalité doit toujours être transcrite comme une fiction. C’est le philosophe Clément Rosset qui m’a conforté sur le réel et son double

DSC_2902.JPGSur le stand de Kulte Gallery and éditions pendant la YIA.

Enfin, les femmes sont parvenues à s’imposer sur la scène artistique marocaine (en comparaison d’autres pays d’Afrique). Quel rôle ces femmes artistes jouent-elles aujourd’hui au Maroc et comment vois-tu cette scène artistique contemporaine ‘au féminin’ évoluer dans le futur?

Les artistes prennent le relais de tout ce que l’on n’a pas eu au Maroc en comparaison à l’Europe, comme la philosophie qui a permis de remettre en cause un certain nombre de notions, de concepts.

En l’absence de ces philosophes, de cette liberté de pensée au Maroc,  ce sont les artistes qui pensent les questions de liberté de corps, de sexualité, de corps dans l’espace public … Les femmes artistes participent évidemment à ce mouvement en apportant des réflexions propre à leur quotidien, à leur expérience de femmes : il y a évidemment la liberté, le corps mais aussi des questions autour de la transmission,  d’ héritages culturelles féminins …

Elles s’approprient la scène artistique et politique comme des acteurs de la pensée.

Quels sont tes projets à venir ?

 A l’Akaa, prochainement on pourra voir un travail extrait du projet  Casablanca, mon amour …  sur la question de la mémoire, coloniale, individuelle, collective… En effet, je ne connais pas visuellement l’histoire de mes parents. Il y a tout un patrimoine visuel manquant … un album de famille venu très tard. Avec juste des photos où l’on pause solennellement … J’ai refait ce travail d’écriture avec mon père. J’ai crée des images sur le Casablanca de mon père en lien avec le Casablanca d’aujourd’hui. Mon père a vécu dans un Casablanca très cosmopolite : français, juif, espagnol, italien. On a crée un album à partir de l’architecture coloniale de Casablanca : des albums fictions-réalités qui deviendront mon propre patrimoine, ma propre mémoire … Je présenterai la série « Liaisons » à Akaa.

En décembre, je suis invitée au Percolateur avec Marco Barbon à Marseille pour des rencontres photographiques sur la place du corps dans ma démarche en traitant plus précisément la question de l’avortement.

 Kulte prépare pour 2017, un workshop où je vais pouvoir développer la réflexion autour de l’avortement dans l’espace public …

 Quel est ton mot de conclusion ?

 Vive l’art comme moyen de résistance et d’expression !

www.artkulte.com

http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=4769&menu=4

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