La Déclaration de Yaoundé : plaidoyer pour la reconnaissance des archives photographiques comme bien culturels : le nouveau défi d’African Photography Initiatives

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Basés à Bâle, Rosario Mazuela et Jürg Schneider ont cofondé en 2007   l’association African Photography Initiatives (APHI) – association de droit suisse – dont l’objectif premier est la protection et la valorisation des archives photographiques et cinématographiques du continent africain. De 2013 à 2015, aidés par une équipe camerounaise, ils ont effectué un travail colossal à Buea (au Sud Est Cameroun) de numérisation de plus de 40 000 images – majoritairement des archives de presse – correspondant globalement à la période de 1955 à la fin des années 1980. Convaincus de la richesse inédite de cet héritage visuel du  Cameroun et de la nécessité de  préserver ce patrimoine pour les générations futures, Rosario Mazuela et Jürg Schneider tentent de se faire entendre auprès du Ministère de la Communication et  du Ministère des Arts et de la Culture. C’est l’objectif du projet Yaoundé Déclaration, présenté le 9 novembre 2016 à l’Université de Yaoundé I, rassemblant alors plus de 50 signataires et l’appui du Recteur de l’Université.  Aujourd’hui, après toutes ces longues années de défrichage et de digitalisation des fonds, leur nouveau combat consiste à la reconnaissance comme bien culturels des archives photographiques de presse de Buea et de Yaoundé, par le Ministère des Arts et de la Culture,  ce qui est d’ailleurs prévu par la loi nationale du 18 avril 2013  régissant le patrimoine culturel au Cameroun.  Interview de Rosario Mazuela cofondatrice d’African Photography Initiatives.
CN : Rosario, pouvez-vous nous en dire davantage sur la naissance de votre association et ses objectifs ?
RM : Nous ne sommes pas une plateforme photographique mais nous sommes une association de droit suisse. J’ai rencontré Jürg au Burundi en 2007. Nous avons travaillé ensemble dans les archives de l’agence burundaise de presse à Bujumbura et parallèlement sur un projet sur les studios photos des quartiers périphériques de la ville. Le projet s’est clôturé par une exposition à l’Institut français du Burundi  et par une publication. Nous aimons la photographie, Jürg  est historien de la photographie africaine,  et moi passionnée et diplômée  d’un master en photographie, mais l’association que nous avons crée s’intéresse principalement aux archives photographiques. Nous soulevons la problématique spécifique de la  conservation des archives photographiques et nous travaillons sur des projets de protection et préservation des archives en Afrique.
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© APhISession du travail dans les Archives Photographiques de Presse de Buea, 2013
CN : Comment valorisez-vous ces archives ?
RM : Une fois que les archives sont protégées physiquement et plus ou moins digitalisées,  nous cherchons à rendre accessible cette documentation au plus grand nombre, mais aussi aux intéressés c’est-à-dire aux chercheurs, aux artistes … Nous cherchons toujours à les valoriser grâce à des expositions,  des publications, des participations à des conférences, des workshops,  des séminaires dans le cadre de l’Université de Bâle,  ou encore en travaillant avec des artistes sur la réinterprétation de ces images. Nous faisons beaucoup de projets autour de ces archives. Nos activités doivent permettre l’accès public aux archives.
CN : En effet, en  février 2016, vous avez fait à partir des archives  de Buea, une exposition  à l’Institut français de Yaoundé, intitulée la vie quotidienne au Cameroun des années 60- 70.  Quelle a été la réaction du public ? 
RM : Cette exposition a été un succès total. Les personnes ne sont pas habituées à voir des photos anciennes si belles. Cette exposition a permis de rendre hommage au peuple du Cameroun  (Hommes et Femmes  était le sous-titre). Le public s’est identifié à la génération précédente. Cette exposition a été une réaffirmation positive de la fierté et de la dignité des camerounais à travers des images très belles des années 60, qui appartiennent à la collection de l’archive de presse de Buea.
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© APhISession du travail dans le Studio Georges, Douala
CN : Quelle place faites-vous à la formation des photographes  dans votre association ?
RM : Il y a de grands photographes  camerounais qui forment les jeunes à Yaoundé et à Douala. Nous ne formons pas les photographes. Notre programme « learning » comprend deux volets.  D’une part, lorsque nous travaillons dans les archives nous cherchons à impliquer les responsables, nous les  formons  à la digitalisation, et à la protection des archives.  D’autre part, dans le cadre du Centre des Etudes Africanistes de l’Université de Bâle nous menons de séminaires de recherches sur le terrain avec les étudiants de master spécialisés dans le domaine de la photographie et des archives.
CN : En dehors des archives de presse, travaillez-vous sur d’autres formes d’archives ?
RM : Oui, bien sûr, toutes les  formes d’archives photographiques nous intéressent. A Douala, nous avons travaillé avec les archives du studio George de Douala fondé par George Goethe (1896-1976) qui était un des premiers photographes au Cameroun. Son fils  Cyrille Doualla Goethe, qui, depuis la mort de son père faisait vivre le studio,  vient de décéder à son tour. Beaucoup de photographes se sont formés à ses côtés.  Le studio ouvert dans les années 30 était très actif dans les années 60- 80, toute la bourgeoisie de Douala venait alors se faire photographier. Mais Cyrille étant malade et fatigué, le studio n’était plus opérationnel depuis 10 ans. En février 2016, nous avons fait une exposition à basse des archives du studio George à l’espace Doual’art pour rendre hommage à ces deux photographes historiques père et fils ainsi qu’à tous les photographes qui ont travaillé dans ce studio : Nicholas Eyidi, Samba, Jacques Ella, Martine Victoire Bema Manga, Loko Petit, Juste Zannou, Roger Nganji …
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© MINCOM CamerounPremier anniversaire de la République Unie du Cameroun, Buea, 1973.
CN : Cette tradition de studio au Cameroun a disparu ?
RM : Oui au Cameroun et partout en Afrique. On perd les photographes et ça me rend très triste car il n’y a pas de relève. Les enfants de Cyrille Doualla sont en France.  Les studios « classiques », qui ont permis de faire connaître et introduire la photographie africaine dans les circuits « occidentaux » sont en train de disparaître. A Douala, il y a des petits studios contemporains dans tous les quartiers, mais ils pratiquent désormais la photographie numérique. Ce n’est plus le même esprit. Les temps ont changé. Aujourd’hui tu peux te faire photographier et par la magie d’un montage avec photoshop tu te retrouves dans une jaguar. (rires)
CN : En 2017, qu’en est il de la photographie contemporaine en Afrique ? Quel état des lieux faites-vous ?
RM : Il y a beaucoup d’initiatives photographiques en Afrique aujourd’hui : des festivals, des biennales, au Mali, en Ouganda, à Addis-Abeba, à Lagos,  à Lubumbashi… Il y a un énorme boom dans ce sens là.  De nombreux curators africains participent  aux  plateformes internationales.  Mais peut-on véritablement parler d’une photographie africaine quand il y a des photographes qui habitent en Afrique mais qui ont étudié en Europe, des photographes africains qui vivent en Europe,  et des photographes européens qui vivent en Afrique … ?
nee_7637© MINCOM CamerounCommission d’évaluation des NU visite divers projets, 1966.
CN : Les archives ont-elles une place importante dans le travail des artistes contemporains ?
RM : Les artistes contemporains qui utilisent les archives dans leurs œuvres  sont  trop rares.  Il y a quand même quelques grands noms. Je pense à Joël Andrianomerisoa ou à Sammy Baloji. Mais dans les nouvelles générations qui vivent en Afrique, les artistes ne s’intéressent pas vraiment à utiliser les archives dans leurs œuvres. Nous avons lancé un programme intitulé Reinterpreting Historical Photographs, qui est maintenant à  sa troisième édition, et malgré nos encouragements pour la participation des artistes locaux, nous remarquons que ce sont presque toujours des artistes occidentaux  qui y participent.
CN : Lors de la présentation de la déclaration de Yaoundé, en novembre 2016, il y avait  50 signataires, combien y a-t-il de signataires à ce jour et qui sont t-ils ?
RM : La Déclaration de Yaoundé est conçue comme une pétition. Aujourd’hui, nous comptons 120 signataires. Parmi lesquels 64 sont des institutions internationales comme Photothek des Kunsthistorischen Instituts (Florence), University of Arts of London, University of Zurich, University of the Witwatersrand, Johannesburg, International Council on Archives, University Düsseldorf, Kultuforum Sud-Nord, Cotonou, University of Oxford, University of Barcelona, The Royal Photographic Society, University of Arizona, Museum of Fine Arts, Boston, Humboldt-Universität Berlin … L’autre moitié compte des personnalités camerounaises liées à l’Université de Yaoundé I.
CN : Comment réagissent les institutions, le gouvernement à cette déclaration ?
RM : La Yaoundé Déclaration est un prétexte pour parler de la responsabilité des gouvernements par rapport aux archives au Cameroun et ailleurs. Ces archives sont dans la plupart des cas  dans un état lamentable.  L’Etat camerounais a ratifié une loi (n° 2013/13 du 18 avril 2013) et maintenant nous voulons faire respecter cette la loi nationale sur le patrimoine culturel qui doit reconnaître les archives comme un bien culturel. Nous demandons uniquement une reconnaissance.  Ca serait le premier pas car le travail a déjà été fait.  A partir du moment où cette reconnaissance est acquise, c’est une obligation morale de respecter la loi en protégeant les archives. Dans notre cas, après d’avoir travaillé pendant 4 ans dans l’Archive de Presse de Buea, nous jugeons que la négligence des responsables de l’archive, qui laissent mourir ce patrimoine, n’est pas admissible. Mais malheureusement, le gouvernement se désintéresse des archives qui ne sont pas une priorité. Nous sommes désolés de constater que les politiciens ne sont pas au service de l’intérêt général. Nous avons déjà eu plus de sept réunions avec le Ministre de la Communication, mais les choses avancent trop lentement, les décisions sont collapsées, c’est un peu désespérant … L’idéal serait que chaque pays africain ait un musée de la photographie relatant son histoire et préservant les archives. Nous excluons totalement l’hypothèse d’amener les archives en Europe pour les protéger. Il faut chercher des solutions, in situ, pour la conservation des archives photographiques en Afrique,  extrêmement fragiles en raison des menaces de type économiques, sociales ou climatiques.
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© MINCOM CamerounCampagne électorale pour la Présidence au Cameroun de l’Ouest, 1970.
CN : La Déclaration de Yaoundé, avec la liste des signataires, sera remise en temps opportun aux ministères de la Communication et de l’Art et de la Culture du Cameroun. Quelle est la date prévue ? Combien de signatures attendaient vous pour la remettre ?
RM : Nous ne sommes pas pressés. Nous n’attendons pas en quantité. Nous n’avons pas un objectif de chiffre, mais nous cherchons à diffuser cette pétition dans les réseaux adéquats pour parler de ce problème de responsabilité et de perte du patrimoine visuel. En 2017, il va y avoir des événements importants comme la venue d’ECAS  à Bâle, l’occasion de convaincre d’autres personnes de signer la déclaration de Yaoundé et de rassembler d’autres professionnels autour de ce problème. Fin de 2017 serait la période optimale pour remettre la déclaration aux Ministères de Yaoundé lors d’un meeting que nous organiserons.
CN : Après le Cameroun, avez-vous comme projet de réitérer la même initiative dans d’autres pays africains ?

RM : Nous aimerions beaucoup, notamment en Afrique du Sud. Nous semons des graines ici et là, mais pour l’instant il y a encore beaucoup de choses à faire au Cameroun.

Plus d’infos sur la Déclaration de Yaoundé
http://african-photography-initiatives.org/index.php/research/yaounde-declaration

Article republié sur Afrique in Visu :
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