Mon interview par Virginie Ehonian – Africanlinks

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Portrait IPAD de Claire Nini réalisé par Edward Ofosu, 1.54 Londres, 2016

J’ai rencontré Virginie lors de la dernière édition de 1.54  à Londres en octobre dernier. Nous avons eu un échange intéressant autour de notre passion commune pour la création contemporaine africaine. Au fil de la discussion, nous nous sommes rendues compte que nous avions toutes les deux un blog depuis 2011. Plongée dans la lecture de African Links, je me rends compte que nous traitons souvent des mêmes sujets, mais toujours de façon très différente, je propose donc un échange de visibilité à Virginie sur les mêmes sujets traités, sous forme de liens et de renvois vers nos blogs respectifs.  Elle accepte volontiers et me propose à son tour une interview croisée pour célèbrer cette nouvelle collaboration. Voici donc mon interview par Virginie Ehonian pour AfricanLinks.

Quel événement culturel t’a le plus marqué en 2016?

J’ai été très heureuse de participer pour la première fois à la foire 1.54 à Londres.

C’était la 4ème édition mais c’était ma première fois. En effet, en 2013 et 2014, j’étais en poste au Tchad, à l’Institut français de N’Djamena.  En 2015 j’étais à Bamako  comme journaliste, ce sont mes débuts pour Afriques in Visu, Jeanne Mercier, m’a fait confiance et  elle a publié mes articles et mes interviews realisés pendant les Rencontres de la photo. Parallélement, je travaillais aussi dans l’organisation du festival Dense Bamako Danse de la chorégraphe Kettly Noël qui se tenait au même moment que les Rencontres de la photo avec des projets communs notamment le spectacle d’ouverture de la biennale : un duo Kettly Noël et Joël Andrianomearisoa intitulé Je ne suis plus une femme noire sur une proposition d’Yves Chatap.

2016 a donc été ma première édition de la 1.54 et j’en garde un excellent souvenir.

J’ai réalisé à quel point c’était un rendez-vous incontournable et immanquable car aucune autre foire n’a la même force de frappe que la 1.54. J’ai eu la chance d’interviewer Touria El Glaoui, la directrice artistique de la foire, qui m’a communiqué sa passion avec générosité. J’ai suivi attentivement les conférences du forum imaginé par Koyoh Kouoh. Je me suis nourrie de toutes ces rencontres avec les galeristes et les artistes, et je suis repartie à Paris avec beaucoup d’interviews (plus de 15heures de bande sur mon dictaphone) c’est-à-dire du boulot pour tout le mois d’octobre, et plus d’une centaine de nouvelles cartes de visites à trier… (rires)

Quels sites relatifs à l’actualité du continent africain consultes-tu  régulièrement ?

Je consulte à chaque nouveau numéro la revue en ligne Afrikadaa (www.afrikadaa.com) les sujets imaginés par la rédactrice en chef Pascale Obolo et son équipe sont toujours passionnants car traités à la fois par des historiens, des sociologues, des musicologues, des anthropologues, des cinéastes ou des économistes, ce qui rend le propos très complet à travers presque toujours 200 pages, ce qui est remarquable !  Les sujets sont avant-gardistes comme le numéro sur l’Afrofuturisme il y a quelques années alors que le thème n’était pas encore à la mode comme aujourd’hui.

Même si je l’avoue je lis essentiellement en français, je fais un effort de lire quand même les articles en anglais de la plateforme C& (www.contemporaryand.com) car j’apprécie la qualité des portraits d’artistes proposés.

Je consulte également les sites internet des magazines pour lesquels je collabore régulièrement à savoir:

Afriques In Visu (http://www.afriqueinvisu.org

IAM -Intense Art Magazine ( http://www.iam-africa.com/fr/)

et Diptyk (http://www.diptykblog.com/)

Je suis toujours curieuse de lire ce que les autres contributeurs écrivent et j’apprends toujours énormément.

Depuis que j’ai découvert African Links, il y a quelques mois, je suis fan et je lis ce blog très régulièrement d’autant plus qu’il est toujours très bien documenté et actualisé. Même lorsque je traite des mêmes sujets, j’aime toujours la façon dont Virginie relate les événements.

Peux-tu revenir sur ton experience à l’institut français de N’Djamena (Tchad)?

De 2013 à 2015, j’ai eu la chance d’assumer le poste de chargée de mission culturelle de l’Institut français du Tchad. C’était ma première expérience dans le réseau culturel en Afrique et ce fût passionnant car le public était à 90% tchadien. J’étais en charge de  la programmation de la salle de spectacles (danse, musique, théâtre), des débats et des conférences, de la programmation cinéma, mais aussi de la galerie d’expositions. A cela s’ajoutait  toutes la programmation hors les murs (festival de mode, fête de la musique, concerts RFI, festival de danse) dans les quartiers de N’Djamena éloignés de l’Institut français. J’étais également en charge du programme de résidences d’artistes et de la diffusion des artistes tchadiens à l’international. Ces deux années au Tchad demeurent à ce jour ma plus belle expérience humaine et professionnelle.

Quel est ton regard sur le “boom” de l’art contemporain “made in Afrique” dans les institutions françaises?

Cela m’amuse car je connais tous ces artistes depuis longtemps, 2010 pour être précise (l’année où pour la première fois je m’envolais pour l’Afrique, direction l’Angola à la rencontre des artistes de la collection Sindika Dokolo lors de la deuxième édition de triennale d’art contemporain africain de Luanda), et ça me révolte en même temps dans le sens où je ne comprends pas cette prise de conscience tardive en France.

En effet, Fabrice Bousteau, Directeur de Beaux Arts Magazine dans le dossier spécial consacré à l’art contemporain africain intitulé  De New York à Paris, la folie des artistes africains paru en mars 2016, s’interrogeait  sur cette prise de conscience tardive de l’existence de tous ces artistes par les institutions françaises. Je le cite car je partage son point de vue et les mêmes interrogations : « Avec plus d’un 1,1 milliards d’habitants, l’Afrique représente 16% de la population mondiale repartie sur 54 états. On comprend mal comment un continent si riche et si diversifié culturellement a pu être aussi longtemps ignoré voire méprisé par les institutions artistiques internationales. »

Malgré tout le respect que j’ai pour le grand photographe Seydou KeÏta, ça me révolte que cette exposition ait fait la une en 2016 au Grand Palais. La France est en complet décalage avec ce qui se passe sur le continent africain et qui est parfaitement contemporain. C’est honteux de rester figer ainsi dans les années 60 comme si les indépendances n’avaient pas eu lieu.   Pourtant, le premier festival mondial des arts nègres Dakar 66 avait donné lieu  à trois expositions d’artistes occidentaux majeurs au musée dynamique à Dakar : Exposition Chagall (1971), Exposition Picasso (1972), Exposition Soulages (1974). En échange, le Grand Palais avait reçu  en 1974 à Paris, l’exposition Artistes Sénégalais d’aujourd’hui  réunissant plus de 34 artistes …  On était alors sur la même temporalité … Dakar avait la chance de voir ce qui était contemporain en Europe, et Paris pouvait se rendre compte de ce qui était contemporain à Dakar au même moment ! Aujourd’hui la temporalité est comme brouillée, on accuse un décalage de 60 ans, ce qui est bien évidemment regrettable…

A ton sens, qu’est-ce qu’il manque aux artistes issus du continent africains afin qu’ils rejoignent leur homologues chinois, européens et américains pour rejoinder les premières places des classements d’art contemporain?

Il ne leur manque absolument rien ! Ils ont déjà tout le talent et la créativité nécessaires ! Ce qui leur manque, ou plutôt leur fait défaut à ce jour, c’est la prise de conscience par les africains eux-mêmes que ces artistes sont formidables et à la hauteur d’une carrière internationale ! Je regrette toujours de voir que les artistes stars des grands rendez-vous internationaux de l’art contemporain sont de parfaits  inconnus dans leur propre pays.  Pour décoller véritablement et renverser les choses , il faut arrêter ce rapport paternaliste et malsain galeriste blanc et artiste noir. Je suis toujours agaçée d’entendre des galeristes européens blancs se vanter qu’ils ont ramené dans leur bagage tel ou tel artiste africain  qu’ils ont découvert pour faire monter leur côte sur le marché de l’art (et se remplir copieusement les poches par la même occasion !). Malheuresement, c’est l’Occident qui tire les ficelles du marché car  il manque encore cruellement des galeristes en Afrique pour représenter ces artistes qui sont doués et des collectionneurs africains pour les acheter ! Heureusement, le marché sur le continent est en train de se structurer progressivement avec des fondations, des musées, des biennales, des galeries, et des collectionneurs. Grâce à des initiatives comme celles de Doual’art, Galerie Mam, Bandjoun Station, de la Fondation Zinsou, Dowahi, ou encore de la galerie Cécile Fakhoury Abidjan,  je suis optimiste et j’espère que dans quelques années, tous ces artistes n’auront plus à se soumettre à l’Occident pour être reconnus.

Peux-tu revenir sur tes recherches de thèse? Pourquoi avoir choisi le sujet des “Femmes artistes contemporaines africaines”?

Pour reprendre les mots de Roxana Azimi que j’admire énormement pour sa plume: “Quel est le genre le plus sous représenté dans l’art contemporain ?Les femmes. Quel continent échappe au radar des commissaires d’exposition ? L’Afrique”. C’est exactement pour ces raisons que j’ai choisi de m’inscrire à l’EHESS avec ce sujet novateur et original.  Si la légitimité de l’art contemporain africain, longtemps considéré comme un art mineur, n’est plus à prouver, les femmes en sont la nouvelle minorité.  Leur place est une question pertinente à la croisée des gender, des postcolonial et des cultural studies.  Un des enjeux consiste à comprendre le concept de féminisme sur le continent africain illustré par les travaux d’artistes femmes africaines ou de la diaspora. Ces questions me passionnent !

Quelle personnalité t’inspire le plus?

 Je suis fascinée par l’univers de Wanchegi Mutu.

Des conseils bibliographiques: quells sont tes lectures du moment?

 Je profite de vacances studieuses à Douala au Cameroun pour faire un petit rattrapage en littérature africaine. J’avais suivi le séminaire d’Alain Mabanckou au Collège de France et fait des listes interminables de livres à lire absolument.

La première chose que j’ai faite en arrivant à Douala c’est de m’inscrire à la médiathèque de l’Institut français. En effet, j’avais lu d’une traite dans l’avion Petit Pays de Gaël Faye (que je recommande vivement) et je n’avais plus rien à lire.  J’ai découvert Nicolas Fargues et j’ai adoré son roman Rade Terminus qui est très juste car très cynique sur les ONG et le milieu expatrié en Afrique. Je viens de commencer African Gigolo de Simon Njami, son deuxième roman datant de 1989 qu’il a écrit à seulement 27 ans !  Je lis parrallélement Machin la Hernie de Sony Labou Tansi car j’avais loupé l’année dernière la programmation de la pièce au Tarmac, théâtre que je fréquente malgré tout très assidûment.

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment?

Je suis connectée 24heures sur 24 sur la radio FIP : pas de pub, des infos toutes les heures, et une riche programmation musicale africaine, caribéenne, mais aussi colombienne, argentine  … en passant par des bons morceaux de raps, de R’n’B  ou de funk à l’ancienne !

Enfin, sous ta casquette de commissaire d’exposition, quelle serait l’exposition de tes rêves?

J’ai realisé ma première exposition à la Maison M à St Denis en 2015.

Elle s’intitulait Rêve brisé ? et réunissant 6 artistes contemporains autour de la question des migrations.  J’ai surtout chercher à render poétique ce qui était politique, c’était mon objectif premier : parler de migrations sans parler de migrants. Réhumaniser le propos grâce à l’art et aux propositions artistiques des artistes présentés.

J’ai grâce à cette première exposition eu la chance d’être interviewée par Aude Lavigne pour la vignette, émission sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/les-carnets-de-la-creation/claire-nini-directrice-artistique-de-la-maison-m-saint-denis

Depuis, au fil de mes rencontres artistiques et de nouvelles découvertes ou coups de Coeur, j’ai dans mes rêves imaginé l’agrandir et j’ai en tête de nouveaux artistes travaillant sur cette problématique. Malheureusement je n’ai ni lieu ni moyen financier … mais des bonnes idées ! Alors si le projet vous intéresse, je serai très contente de concrétiser Rêve brisée ?? ( deux points d’interrogation pour la deuxième édition.)

A lire sur Africanlinks : 

https://africanlinks.net/2017/01/15/points-communs-rencontre-avec-claire-nini-journaliste-culturelle/

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