La Galleria continua célèbre Leila Alaoui

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En 2007, la Galleria Continua, a inauguré à 80 km de Paris un lieu exceptionnel dédié à la création contemporaine à Boissy-le-Châtel. Scindée en deux sites voisins : le Moulin de Boissy, et le Moulin de Sainte Marie (ouvert en 2012), la Galleria Continua les Moulins accueille des expositions d’œuvres d’art monumentales réalisées par des artistes des cinq continents.

Parmi des œuvres et des installations de Daniel Buren, Anish Kapoor, Michelangelo Pistoletto, Pascale Marthine Tayou et Sislej Xhafa, le vernissage du 21 mai 2016 a mis en lumière le travail de l’artiste égyptien Moataz Nasr dans une exposition personnelle Avalanche au Moulin de Sainte Marie.

Au Moulin Boissy, deux artistes étaient à l’honneur : Chen Zhen avec une exposition intitulée Jardin Lavoir dans la partie du vieux moulin et la très regrettée Leila Alaoui avec l’exposition Je te pardonne montée en collaboration avec la Fondation Leila Alaoui dans l’espace blanc, un bâtiment séparé de 1500 mètres carrés, qui abritait autrefois l’ancienne usine.

 

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« Notre fille, notre sœur, notre fiancée, notre amie nous a quitté, mais ce n’est pas un hommage que nous voulons lui rendre à travers cette exposition. Cela reviendrait à figer son travail dans une temporalité. Or les images, les mots d’une artiste échappent aux lois du temps. » explique Alya Sebti, Directrice artistique de la Biennale de Marrakech qui partage le commissariat de cette exposition avec Lorenzo Fiaschi co-directeur fondateur de la Galleria Continua.

D’emblée, nous sommes frappés par les immenses formats inédits des tirages photographiques de la série de portraits les Marocains qui investissent tous les murs de l’espace. Magnifiés sous l’objectif de Leila Alaoui, ces personnages gigantesques – à la mesure du talent de cette jeune artiste confirmée à la carrière écourtée – sont d’une puissance rare. Alignés et debout, le regard fixe et fier, ils encerclent les spectateurs et forment une barrière à l’inhumain.

Le visage de l’autre nous regardant réveille la responsabilité que nous avons de la vie d’autrui d’après Emmanuel Levinas.  Faire l’expérience du visage, selon ce philosophe c’est être confronté à son devoir par rapport à la vie humaine et refuser le meurtre.

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Dans la lettre Je te pardonne écrite par Yasmina Alaoui , où elle imagine les derniers mots de sa sœur, elle décrit toute l’humanité de Leila : « Tu vois, toi qui m’as tuée, j’aurais aimé connaître ton nom, ton histoire. Des bribes de vie que j’aurais pu photographier pour les montrer au monde, pour te sauver… peut-être. »

« Je te pardonne est justement cette main tendue, à son extrême, pour atteindre l’Humain. » confirme Alya Sebti.

La série No Pasara est présentée sur la mezzanine qui surplombe l’espace avec une vue vertigineuse sur les gigantesques portraits de la série les Marocains.

Crossings, l’installation vidéo en tryptique est doublement présentée à la fois projetée  sous la mezzanine, et citée dans la lettre : « Vois-tu, j’ai rencontré plein de jeunes gens de ton âge pendant que je réalisais « Crossing », une vidéo sur  les candidats au départ pour l’immigration clandestine. Tu sais quoi, ils te ressemblent comme deux gouttes d’eau.  En les voyant, je te vois avec ta kalachnikov pointée sur moi et sur  mes voisins du café Capuccino. Je savais que tu allais tirer comme je les voyais embarquer sur des radeaux de fortune et se perdre dans la houle en quête d’une vie meilleure. Même fougue. Même état de quasi-transe où aucune autre alternative n’était possible. Tu tires. Ils embarquent ». 

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Parmi les spectateurs beaucoup d’artistes, des amis, des personnalités du monde de l’art, des galeristes, et des commissaires d’expositions dont Simon Njami et Marie-Ann Yemsi.

« Comment pardonner? Me suis-je dit au seuil de l’exposition, tout à la fois bouleversée et comme physiquement absorbée par les regards de ces portraits photographiques au format gigantesque. Toute mon expérience de cette exposition me semble traversée par ces regards et par une conviction réconfortante qui s’installe au fil du parcours. Ce que Leila a su capturer dans ses photographies c’est le fond commun de toute l’aventure humaine et cette humanité qu’elle nous livre nous enveloppe pour toujours de sa présence.» nous confie Marie-Ann Yemsi visiblement très émue.

« L’art est un anti-destin, car il survit à ses créateurs. Il transforme leur rêve individuel en projets collectifs qui sont inscrits pour l’éternité. » a déclaré Macky Saal, le président du Sénégal lors de son discours d’ouverture de la dernière Biennale de Dakar.

Avec cette exposition qui n’est la dernière mais au contraire ouvre la voie à la pérennité, l’œuvre de Leila Alaoui est à jamais gravée dans les cœurs, et dans l’éternité.

Lettre de Yasmina Alaoui:

J’ai un mot à te dire, toi qui m’as tuée.
J’ai un mot à te dire mais il faudrait me prêter attentivement l’oreille. 
Cette même oreille que tu n’as jamais prêtée à personne, ni à ton père le paysan, ni à l’instituteur que tu n’as jamais eu. 

Je voudrais te dire, ô toi qui m’as tuée : je te pardonne, parce que tu ne mesures pas la portée de ton crime. 
Tu n’as aucune idée des dégâts monstrueux que tu as commis, les multiples existences dévastées, les gouffres de chagrin creusés à l’infini… 
Non, tu ne sais rien de tout cela parce que dans le monde où tu as vécu, on s’occupe d’abord de soi-même, c’est une question de survie.

Je te pardonne parce que tu es victime au même titre que moi. Et peut-être davantage car contrairement à toi, je savais de façon précise où je mettais les pieds, je connaissais les risques que j’encourais, mais chez les passionnés de mon espèce, on  parvient toujours à se convaincre qu’on passera, une fois de plus, entre les mailles du malheur.

Ça n’a pas été le cas cette fois-ci. 

C’était mon heure, venue un peu trop tôt car je n’avais pas encore fini mon travail. 
J’avais d’autres combats à livrer, des œillères à arracher, des consciences à perturber. 

Vois-tu, j’ai rencontré plein de jeunes gens de ton âge pendant que je réalisais « Crossing », une vidéo sur  les candidats au départ pour l’immigration clandestine. 
Tu sais quoi, ils te ressemblent comme deux gouttes d’eau. 
En les voyant, je te vois avec ta kalachnikov pointée sur moi et sur  mes voisins du café Capuccino. 

Je savais que tu allais tirer comme je les voyais embarquer sur des radeaux de fortune et se perdre dans la houle en quête d’une vie meilleure. 
Même fougue. 
Même état de quasi-transe où aucune autre alternative n’était possible. 
Tu tires. Ils embarquent. 

La mafia qui leur vendait Paris, Madrid, Milan ou Bruxelles, est la même que celle qui t’a vendu le Paradis, avec ses soixante dix vierges, ses fleuves de vin, son miel qui coule des arbres… 
Le langage change, mais les mafias restent les mêmes, soi-disant religieuses ou pas. 

Tu vois, toi qui m’a tuée, j’aurais aimé connaître ton nom, ton histoire.
Des bribes de vie que j’aurais pu photographier pour les montrer au monde, pour te sauver… peut-être. 

Nous aurions pu nous asseoir au café Cappuccino et discuter toi et moi. 

Je t’aurais dit que j’en veux davantage aux Etats qui t’ont infligé une vie dans une décharge, une favela, ou un bidonville quelconque. 

Je t’aurais dit que j’en veux à ces fanatiques qui se sont installés sur le fumier pour conditionner des jeunes gens de ton âge. 

Je t’aurais dit que j’en veux  à ces classes qui profitent  de cette misère et continuent à exploiter et à sous-payer les gens de ta condition.

Voilà, du fin-fond de ma terre, je voudrais te dire que je n’ai rien contre toi, ô toi qui m’as tuée. 
Et dis-leur: arrangeons ce qui peut encore l’être… avant qu’il ne soit trop tard.

Lettre de Yasmina Alaoui en anglais, français  :

http://www.yasminaalaoui.com/i-forgive-you/

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Leila Alaoui – Je te pardonne

En collaboration avec la Fondation Leila Alaoui

Exposition du 21 mai 2016 au 25 septembre 2016 – Galleria Continua Les Moulins

Ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 19h et sur rendez vous.

Texte publié dans le n°34 de DIPTYK

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