Interview d’Eliane de Latour réalisatrice de Little Go Girls

Propos recueillis par Claire Nini à l’occasion de la sortie du film Little Go Girls d’Eliane de Latour.

Eliane de Latour, directeur de recherche au CNRS, anthropologue et cinéaste, est souvent allée faire du terrain à Abidjan en Côte d’Ivoire. En 2000, son film Bronx Barbès bat les records du blockbuster Titanic. Après avoir réalisé deux expositions photographiques avec les prostituées d’Abidjan, elle retourne voir ces go pour un projet de film documentaire. Rencontre avec Eliane de Latour, réalisatrice de Little Go Girls.

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Ce qui frappe c’est l’absence de l’homme dans votre documentaire.Je crois qu’il n’y a qu’une scène où l’on voit deux hommes qui mangent, et la go qui leur tourne le dos, qui est mal à l’aise. La seule présence masculine c’est ce gardien bienveillant qui veut bien en accueillir une d’elles. Cette absence d’hommes dans le documentaire est-elle voulue ?  

EDL : Oui absolument, dès le départ de ce projet j’ai beaucoup photographié  les hommes et je n’ai retenu que les jeunes filles. C’est ce qui m’intéressait. J’ai déjà fait un travail assez important entre 1997 et 2000 sur les ghettos à l’époque très masculin et aussi avec un tropisme sur les garçons à cette époque parce que c’est beaucoup plus facile de travailler avec les hommes qu’avec les femmes de manière générale et en particulier dans les ghettos. C’est un regret qui m’était resté et du coup je voulais vraiment aller du côté des femmes cette fois-ci.  Mes recherches de 1997-2000 sur les hommes ont donné le film Bronx Barbès, et j’ai écrit pas mal là-dessus aussi donc je pense que la part masculine je l’ai eu, et dans ce film je voulais vraiment avoir la part féminine du ghetto.

Le film sort le 9 mars en France. Est-ce qu’il sera projeté à Abidjan ?

EDL : Non et j’ai promis aux filles ! Elles ne veulent pas. Ce n’est pas le pays qui pose problème, mon film Bronx Barbès a battu les records du Titanic en Côte d’Ivoire. Parler des ghettos, de la violence, montrer la part violente des villes, ce n’est pas un soucis en Côte d’Ivoire,  mais ce sont les filles qui ne veulent pas que leurs parents puissent voir ça. 

Depuis 2011, vous travaillez avec ces filles sur différents projets, est-ce que ce documentaire Little Go Girls clôt ce cycle avec ces filles là ou est-ce que c’est un projet parmi d’autres ?  

EDL : Ce documentaire clôt le cycle images. J’ai commencé l’écriture d’un livre sur ces filles et sur d’autres strates de la prostitution de filles très jeunes celles que l’on appelle les mineures-majeures que je n »ai pas du tout abordé dans le film. Dans mon film je ne parle que de la prostitution de ghettos, qui est la dernière marche de la prostitution.  Cette même génération est aussi prise dans d’autres sphères de la prostitution mais dans d’autres lieux et je suis en train de travailler dessus. Ça sera plutôt sous la forme d’un essai. J’en suis aux premières lignes, il faut que je retourne faire du terrain à Abidjan, j’ai encore un peu d’enquêtes à faire pour pouvoir vraiment le finir. Je m’intéresserai dans le livre uniquement aux filles de moins de 23 ans.

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Les filles ont-elles vu le film ?

EDL :  Je leur ai montré le film en entier en janvier. Je voulais absolument leur montrer avant de le montrer ici en France. J’avais peur qu’elles ne comprennent pas ce que j’ai voulu faire, elles voyaient bien que je filmais car j’étais avec une caméra, je les filmais au lit, j’étais avec elles, dans n’importe quelle posture, position, etc…  mais qu’est-ce que j’allais faire de tout ça elles n’en avaient aucune idée. Elles ont vraiment interprété le film de manière intéressante je trouve.  Toutes m’ont dit d’une manière ou d’une autre :  » Tu vois dans ce film on voit qu’on peut changer. »  Parce qu’on les pense irrécupérables, « foutues » comme on dit là bas, et là en une heure de temps, c’est leur expression on voit qu’on peut changer. Elles trouvent que c’est un changement radical en une heure de temps. C’est ça qui leur a plu, et finalement je trouve que c’est une belle interprétation car c’est un film qui leur fait du bien.

Comment ont-elles réagi en voyant leur image ?

EDL : A l’époque elles s’étaient trouvées belles sur leur portrait. Mais le portrait ramené au contexte, elles se sont toutes trouvées affreuses. Elles gardent précieusement les portraits photographiques où elles se trouvent très belles et très dignes comme une preuve pour leurs enfants, pour leur dire « on n’a jamais été putes ». 

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Comment sont-elles arrivées à la prostitution ?

EDL : Elles ont quitté leurs familles violentes pour avoir leur autonomie c’est à dire s’offrir des petits luxes comme elles disent : s’acheter un rouge à lèvres, un string … Des petits plaisirs qui sont impensables à demander dans une famille musulmane. Toutes les filles sont obsédées par la mode, elles rêvent d’être Beyoncé. La désintégration vient des conflits familiaux alors elles fuguent alors qu’elles sont encore des petites filles pour trouver un début de liberté. Mais elles ne trouvent que de rares moments de liberté et commencent à vendre leur sexe sur la voie publique car il est plus facile plus évident de vendre son corps que de voler ou d’arnaquer.

Comment leurs activités s’organisent ? Ont-elles un proxénète ?

EDL : Elles n’ont pas de proxénète.La prostitution de ghetto est le dernier niveau de la prostitution. Elles ont une clientèle pauvre composée des petits voyous du ghetto et de garçons pauvres comme les porteurs de poubelle. Elles sont dans un système de marchandisation du sexe à très bon marché. Le prix moyen d’une passe est d’un euro. Elles travaillent essentiellement dehors sur les tables de marché la nuit ou dans du faux dehors comme des cabines de palmes sur la plage.

Comment sont-elles perçues par la société abidjanaise ?

EDL :  Les filles du ghetto sont mal menées par la police et par la société en général. On dit qu’elles sont foutues. Les ONG ne les prennent pas. Ce sont des mauvaises pauvres, on dit qu’elles l’ont bien cherché. Ce sont des mauvaises filles. On ne les considère pas comme des victimes mais comme responsables de leur sort. On ne les plaint pas. Elles sont proscrites. Elles sont des maudites, elles sont méprisées socialement ce qui contribue à la difficulté d’insertion. Elles sont méprisées par les autres prostituées celles qui travaillent dans les bars et les boîtes de nuit et qui gagnent entre 7 et 15 euros la passe. Ces prostituées des bars snobent les filles des ghettos qui ne coûtent rien, elles disent que ce sont des filles sans scénario. Il y a donc ce mépris à l’intérieur même du milieu. On les considère comme des filles sales, menteuses et violentes.   

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La Casa comment ça s’est passé ?

EDL :  Moi j’avais acheté de bons matelas en bonne occidentale, mais au début beaucoup d’entre elles dormaient sur le sol. Et même s’il y avait des disputes elles dormaient regroupées comme des petits chats qui se protègent dans la rue. Elles ne dorment jamais isolées dans la rue, elles se regroupent pour faire face au danger. Et dans cette maison elles continuaient à se regrouper et elles avaient peur. Elles disaient que la maison était hantée… Il a fallu les calmer et les habituer à un rythme.

Et depuis la fermeture de la Casa ?

EDL :  Toutes sans exception regrettent la casa depuis sa fermeture en janvier. Elles m’ont dit qu’elles étaient beaucoup mieux dans cet appartement même en se tapant dessus qu’isolées dans leurs familles aujourd’hui. Chacune a repris sa vie de manière différente, avec un changement à chaque fois. 

Les gos du film sont des mères, est-ce que ce sont des enfants désirés ou des accidents avec leurs clients ? 

EDL :  Il y a très peu d’accidents avec les clients. Personnellement je n’ai jamais vu un enfant non désiré. Mais la rumeur le dit. On dit les enfants de capotes percées. Tous les enfants que j’ai vu dans les ghettos sont des enfants désirés.  Pour pouvoir aller dans l’au delà vers Allah,  dans leur croyance de musulmanes, il faut laisser une trace sur terre. L’enfant peut être cette trace qui évitera la mal mort. En dehors de l’aspect spirituel, il y aussi l’aspect social. Une fille qui se prostitue depuis l’âge de 10-11 ans est totalement marginalisée. Elle reçoit l’opprobre social et en général elle souffre énormément, et une manière de resocialiser, et de s’accomplir en tant que femme c’est être mère et c’est donner naissance à un enfant parce que c’est ce que Dieu veut et c’est ce que les gens veulent. C’est une manière de  rejoindre la société en s’accomplissant en tant que femme et sortir de l’exclusion. Pendant leur grossesse on les admire mais c’est éphémère. Mais elles savent très bien qu’après c’est fini, car en général l’enfant disparaît soit dans leur famille ou dans la famille du père quand il reconnaît l’enfant. C’est pour cela qu’il n’a pas d’enfants de plus de 2 ans dans les ghettos.

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Vous avez plongé dans leur intimité, vous les filmez dans leur moment de repos, où le corps se repose et l’esprit s’évade. A quoi rêvent-elles ?

EDL : Pour la plupart  d’abord de sortir du ghetto et de cette activité qu’elles détestent. Elles sont humiliées, méprisées et elles veulent sortir de ça. Elles ont des rêves de grandeur, comme être une grande femme d’affaires, une grande commerçante, être une grande quelque chose ! Elles rêvent d’être milliardaires. Elles rêvent d’aller chez les blancs, d’épouser un blanc. Même avec moi, à travers ma peau blanche, elles ont espéré s’en sortir, l’espoir est souvent lié à la peau blanche. C’est pour cela qu’elles m’ont fait confiance. Et puis des rêves plus modestes …

Vous avez des nouvelles des filles j’imagine. Comment vont-elles ?

EDL : Sur les dix filles du film quatre sont sorties définitivement du ghetto et de la prostitution. Elles s’autonomisent de plus en plus et elles vont plutôt bien. Elles ont des activités et elles s’en sortent plutôt bien. Une a un petit commerce. Une autre s’est lancé dans le stylisme et elle est très douée. Deux d’entre elles Bijou et Blancho qui se blanchissaient la peau pour plaire aux clients ont totalement arrêté ça et elles ont retrouvé leur teint noir, elles sont très fières de ça,  et je trouve que c’est une reconquête de soi extraordinaire et très importante.

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2 réflexions sur “Interview d’Eliane de Latour réalisatrice de Little Go Girls

  1. Merci Claire ! Magnifique sujet sur des femmes qui en voient de toutes les couleurs !
    Je fais suivre l’info
    Véronique

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