Kader Attia artiste provocateur ? oui provocateur d’émotions !

Un toboggan en plastique rose fluo attire tout d’abord l’œil du spectateur. Posé là, tel un ready-made de Duchamp, ou de Gérard Deschamps, l’œuvre est intitulée Childhood. Mais il ne faut pas se méprendre, même si le toboggan est rose, la vie, elle, en revanche ne l’est pas toujours… Si d’habitude la période de l’enfance est synonyme d’une grande insouciance durant laquelle il n’y pas de remise en question de ce que l’on est; pas de véritable conscience des dangers du monde environnant. Ici l’enfance prend une tout autre dimension, les miroirs brisés instaurent d’emblée une dimension violente. L’insouciance de l’enfance ne dure que le temps d’une glissade et l’atterrissage est violent, l’enfant chute sur des miroirs brisés, le visage collé à la froideur de ce sol de glaces. La fin de l’enfance est vécue comme une gifle glacée.Tout ne «glisse» pas, la vie est parsemée d’accidents, symbolisés par les lames de rasoir et les couteaux plantés non sans perversion dans le toboggan. Nous sommes en 2005 et le jury de la FIAC nomme  Kader Attia, jeune artiste français d’origine algérienne, pour cette œuvre,pour le prix Marcel Duchamp renvoyant à sa propre enfance traumatique, circoncis dans la douleur  à l’âge de 8 ans… Finalement le grand lauréat de l’année 2005 sera Claude Closky !

Le sol en miroir crée un deuxième monde, une sorte de bulle autour de l’enfant dans laquelle il est prisonnier. L’enfant symbolisé par ce poupon abandonné assis contre le mur dans un coin de la pièce, est dans une position passive, il n’est pas acteur, il a subi la situation. Kader Attia n’a pas choisi de se faire circoncire mais, après tout, les enfants ne choisissent pas grand chose…

Immédiatement se pose la question de la fonction de l’art et du rôle de l’artiste. Kader Attia évacue ses mauvais souvenirs d’enfance grâce à l’art, et on le récompense. Mais l’artiste est-il si égoïste, ces œuvres ne sont-elles que l’étalage de sa psychologie? Non, et heureusement! Même si souvent la vie de l’artiste est ce qui provoque ses créations (Christian Boltanski, Louise Bourgeois, Claude Levêque), l’artiste a néanmoins une véritable fonction sociale, comme Kader Attia  en témoigne: «Je suis persuadé que l’art a une dimension psychothérapeutique. Montrer les choses les plus cauchemardesques, permet à l’artiste, mais aussi au regardeur de les exorciser.»

Kader Attia est un artiste généreux qui invoque l’altérité, qui met en pratique les leçons d’Aline Caillet, puisqu’il manie habilement « l’adresse aux spectateurs.» Car le spectateur n’est pas en reste, il a un rôle à jouer. Comme Marcel Duchamp avait coutume de dire «c’est le spectateur qui fait l’œuvre.»

Ici l’utilisation du miroir est très intéressante, le miroir est l’objet par lequel on  voit jour après jour l’évolution de notre apparence physique, vieillir/grandir, et tout simplement changer. Les miroirs renvoient les «spect-acteurs» à ce qu’ils ne sont  plus, des enfants. Kader Attia donnent un rôle actif au visiteur qui est obligé de se mirer dans le spectre, autant d’expériences personnelles, Kader Attia nous donnent le temps de s’attarder sur sa propre histoire, sa propre enfance, et finalement de nous apercevoir que  quelque chose s’est brisé…

Certes les œuvres de Kader Attia peuvent parfois sembler volontairement provocatrices… Pourtant ce n’est pas une provocation «gratuite», entre guillemets «bête et méchante». Kader Attia tente de frapper les esprits, grâce à des œuvres visuellement marquantes et des symboles lourds de sens… Une de ces installations tout récemment acquise par le Centre Pompidou représente une juxtaposition d’une centaine de statues féminines agenouillées, enroulées dans du papier aluminium. L’aluminium est comme une coquille de protection, mais à l’intérieur de la coquille les corps ont disparu, comme évaporés.

Ghost

Ce sont des fantômes, l’installation Ghost prend tout son sens, l’accumulation de ces silhouettes vides ne fait qu’augmenter le sentiment d’angoisse, l’aspect glacé de l’aluminium évoque évidemment les couvertures de survis et renforce le côté morbide et glacial. En entrant dans la pièce blanche et étroite on ne voit dans un premier temps que le dos de ces mystèrieuses silhouettes, ce n’est qu’en s’enfonçant dans la salle, qu’on découvre presque horrifié que ces silhouettes sont vides. Interloqués, émus, on reste devant cette installation pendant un moment, et on repart avec ces corps en tête et avec un frisson dans le dos !

Le clin d’œil au rite de la prière chez les musulmans est évident, mais il ne faut pas y voir ici une dénonciation de la religion musulmane, et envisager la fonction sociale de l’artiste comme éveilleur des consciences plus que comme dénonciateur. A ce propos, l’artiste Sylvie Blocher dans la préface du livre d’Aline Caillet précise que le rôle de la l’artiste n’est pas celui de la dénonciation: «Pour que l’art ne soit pas illusion, propagande ou art de la dénonciation» Aline Caillet propose de passer de la reproduction à la production et de la représentation à la présentation, elle reprend la définition de Jacques Rancière qui définit l’art critique comme « celui qui se propose de donner conscience des mécanismes de la domination, pour changer le spectateur en acteur conscient de la transformation du monde.»

Kader Attia un artiste provocateur, qui « provoque » des émotions

Kader Attia est un artiste provocateur, pas au sens caricatural, mais plutôt dans le sens où il provoque chez le spectateur des émotions, l’artiste est un déclencheur, celui qui nous permet d’avoir le déclic.

«Je ne fais pas beaucoup d’œuvres et je prends de plus en plus de temps pour finalement donner forme à chaque fois à un nouveau poème, comme au bout d’une longue conversation intime que le spectateur prolongerait sans moi.»

Ces émotions stimulées et mobilisées sont le meilleur moyen d’obtenir ce déclic, ouvrant le champ des possibles, et la voie de la réflexion qui se fait simultanément de façon personnelle et collective. Jacques Rancière dans L’émancipation du spectateur en 2008, insiste sur le rôle actif du spectateur «c’est alors l’affirmation de sa capacité de voir ce qu’il voit et de savoir quoi en penser et quoi en faire.» Aline Caillet préfère parler d’art critique plutôt que d’art politique. L’artiste ne doit pas avoir un rôle politique…

Que penser de son installation Star où des pendentifs étoiles de David dorées placées côte à côte forment sur fond noir le mot STAR ? Et puis après tout star dans son sens premier STAR signifie étoile, quoi de plus figuratif que d’écrire étoile avec des étoiles ?

Kader Attia s’amuse à taquiner les trois grandes religions monothéistes et met le doigt là où ça fait mal, et c’est pour cela que ça marche! Toutefois, Attia ne cherche pas à choquer car «quand on cherche à choquer, on n’y parvient jamais, on accumule les clichés» dit-il.

Dans le monde de Kader Attia…

2bis.Kader Attia - Untitled (Skyline) Atlanta 3

Dans le monde imaginaire qu’il nous propose, les villes sont formées par des buildings qui ne sont qu’en fait des frigos. L’oeuvre Skyline acquise par le MAC VAL est d’une extraordianaire poésie et d’une économie de moyen propre à Kader Attia. Une accumulation de frigo plongés dans une pièce assez vaste, peinte en noire avec un savant éclairage et la magie opère immédiatement. Nous sommes instantanément plongés dans l’univers de Kader Attia.

 » Avec la syline j’ai voulu surjoué le rêve américain, la skyline est une illusion, un mirage de la réalité, on la voit de loin par avion, mais jamais de près car quand on est dedans on ne la voit plus. »  précise t-il lors d’une interview donnée au MAC VAL disponible non loin de son installation. Cette question de l’horizon est également présente dans sa série de photos Rochers carrés, également dans la collection du MAC/VAL, où les jeunes algériens regardent sans cesse vers l’Europe.

D’autres immigrés algériens sont des transsexuels (Piste d’atterrissage 2000) des distributeurs automatiques vendent du rêve ( pièce de la collection contemporaine de la Cité Internationale de l’Immigration présentée lors de  la remarquable exposition J’ai deux amours ) : tous les symboles de consommation interdit par le Coran sont disponibles dans La machine à rêves, 2003 )des pigeons voraces dévorent des enfants (Flying rats), et un disc jockey se suicide pendu à la boule à facette par le fil de son casque et le disque continue à tourner en  boucle répétant «God, God»  (The Loop, 2005)…

Ce n’est guère reluisant ? Pourtant c’est le monde dans lequel nous vivons, un monde où la Kasbah est un énorme bloc de sucre qui s’effondre au contact du pétrole. Cet or noir qui souille la blancheur des blocs de sucre, où la candeur est souillée, noircie, où le futur semble bien sombre… Cette installation Kasbah n’est pas sans rappeler la Kasbah en lego de Jason Rhoades (2003), version en couleur de cette boite noire à l’échelle 1/3… On pense aussi évidemment et immédiatement à l’installation vidéo de Mounir Fatmi.

Un rubik’s cube symbole d’une mappemonde avec ces différentes couleurs, autant de religions et de peuples qui s’imbriquent. Le tic tac de l’horloge évoquant la fin du monde imminente, est entêtant, incessant et en devient presque angoissant. Puis soudain, tout devient noir, mais le casse tête infernale continue et le tic tac se fait de plus en pressant. Mais il est trop tard, plus de peuples, plus de pays, plus de couleurs, tout est sali par l’or noir dégoulinant… on attend la peur au ventre l’explosion finale, tic tac tic tac… enfin dans un ultime mouvement répétitif des mains, le rubik’s cube a disparu, le protagoniste semble presque s’en laver les mains…

Au départ toutes les combinaisons sont possibles, puis les possibilités s’amoindrissent, c’est la corruption par le pétrole. On apprécie la belle économie de moyens tant chez Kader Attia et ces blocs de sucre que chez Mounir Fatmi et son rubik’s cube, qui n’ôte rien à l’impact final. Les deux œuvres sont émotionnellement et visuellement fortes.

Une belle leçon pour tous ces artistes qui dépensent des fortunes dans leur matériau et dont l’impact n’est pas forcément proportionnel à la cherté des matériaux.

La magie et la poésie pour ne pas sombrer …

Il reste cependant la poésie pour ne pas sombrer dans le désespoir, comme par magie des carcasses de parapluie se transforment en araignées, et même si le spectateur non initié ne saisit pas le clin d’œil à Louise Bourgeois, il n’en est pas moins touché… La volonté de Kader Attia est de surprendre et d’amener les spectateurs ailleurs. Il réussit ce pari avec brio et grâce à lui nous pouvons vivre des expériences subjectives fortes avec ses oeuvres d’art !

Et là comme dirait l’artiste Robert Filliou «l’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art». La magie opère et on ouvre les yeux sur ce qu’il y a de poétique autour de nous…

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